Le Marais, Paris

Encore une agression homophobe : témoignage de deux frères agressés et blessés


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Alexis L.S.

Alexis est marié, père de deux enfants, scénariste et hétéro, il habite la rue Amelot et l’autre soir il est allé boire un verre avec son frère (hétéro) au Panic Room, un bar de la rue. Trois garçons qui présentent bien, âgés de 25 à 30 ans et venant à priori de province pour "s’éclater à Paris" les ont insultés verbalement puis leur ont cassés la gueule parce qu’ils avaient "l’air d’être des pédés". Alexis se retrouve avec une interruption de travail de 10 jours et plus si on doit l’opérer du nez. Tout cela s’est passé sur le trottoir devant le Panic Room et personne n’est venu les aider... Et pour se faire du bien il a écrit un texte (c’est un peu son métier) qui même s’il est un peu long, est un bon témoignage.

COMMENT SE FAIRE CASSER LA GUEULE PAR DES CASSEURS DE PEDES.

Leçon en 7 étapes

Par Alexis L.S.

Vous êtes deux. Vous : 38 ans, marié, 2 enfants, scénariste. Et votre frère : 36 ans, célibataire, hétéro, bossant dans la pub. C’est le mois de mai, il commence à faire chaud, c’est un vendredi soir et vous –comme beaucoup d’entre nous– avez furieusement envie de vous faire casser la gueule par des casseurs de pédés…

Leçon en 7 étapes :

Etape n°1 : vous choisissez un bar de la rue Amelot, dans le 11ème, à Paris. Un bar qui –s’appuyant sur une programmation musicale, certes, parfois audacieuse- a le bon goût de se clamer « interdit aux moches ». Mais ça, vous ne le savez pas encore – vous ne l’apprendrez que 48 heures plus tard, en vous connectant au site de ce sympathique établissement ouvert à l’électro et aux casseurs de pédés. Ce soir-là, vous y allez parce que c’est à deux pas de chez vous et que la devanture est sympa.

Etape n°2 : vous vous habillez comme tous les jours, que ce soit pour un rendez-vous avec un responsable de chaîne ou pour emmener vos gamins à l’école. Des baskets blanches, un jean, un blouson en cuir ‘ajusté’, un tee-shirt ‘fantaisie’ que votre femme vous offert la veille. Bref, des fringues de pédés qui méritent une leçon.

Etape n°3 : vous entrez au Panic Room, vous commandez deux verres au bar, vous vous asseyez à une table, un peu à part, pour être tranquille et pouvoir discuter avec votre frère. Et là, vous vous faites aborder par un jeune homme blond, dans les 25/30 ans, 1m85, portant tee-shirt blanc et sweat à capuche, accent du sud-est. Pourquoi ce type vous accoste ? Vous ne savez pas, mais il veut absolument savoir ce que vous faites dans la vie. Réponse de votre frère, sur le ton de blague : « Moi (votre frère) je suis flic au carrefour, et lui (vous) inspecteur des impôts ». En dépit de l’alcool qu’il supporte mal –comme tous les casseurs de pédés, de juifs, d’arabes, de noirs, etc - le mec comprend que c’est une blague, se marre, mais veut vraiment savoir ce que vous faites dans la vie. Puis soudain il met le bras autour du cou de votre frère, en balançant de façon très agressive et méprisante qu’en fait vous devez être deux pédés. Il dit : "Venez on va faire des cochonneries ensemble, vous devez en faire des trucs crades". Le mec est lourd, mais vous restez cool. Alors il se barre.

Etape n°4 : vous sortez du bar, dehors, dans la rue, votre frère et vous. Votre frère fume une dernière clope, la dernière clope après le dernier verre. Il y a pas mal de monde dehors autour du bar. Le blond se ramène avec un autre pote, 25/30 ans, plutôt ‘cool’, cheveux bruns courts ondulés, veste de sport en satin blanc. Le blond insiste encore pour savoir ce que vous faites dans la vie. Maintenant il a l’air complètement bourré. Il commence à s’agiter, vous balance d’un coup que « vous les parisiens » n’aimez pas les provinciaux. Vous lui répondez que votre frère et vous, vous venez de province aussi : une France largement aussi profonde que la sienne (NB : votre frère et vous avez passé votre enfance et votre adolescence en Ardèche). C’est juste une façon de faire comprendre à ce gentil petit blond embierré qu’il se fait une parano. Mais ça ne marche pas, le mec devient « lourd » comme on dit : nouvelles vannes sur votre allure de pédé, les parisiens et leur morgue envers les provinciaux. Votre frère dit très calmement au grand blond qu’il n’a qu’à vous laisser s’il vous trouve chiants. Le blond répond qu’il ne partira pas. Avec calme, votre frère répond que la rue est à tout le monde et qu’il peut rester où il veut s’il le veut.

Etape n°5 : vous retraversez la rue, vous retrouvant ainsi devant la vitrine du bar. Vous vous apprêtez à vous dire au revoir votre frère et vous. Peut-être avez-vous alors le tort de commettre un geste déplacé ? De vous poser une main sur l’épaule, de vous faire la bise : autant de comportements qui –comme le savent les singes Bonobo et les chats tigrés- sont ostentatoirement homos. Bref, là, un petit mec, 25/30 ans, cheveux bruns et veste zippée vous accoste, bourré comme un kiwi élevé en serre. Il vous raconte qu’il est dans la prod ciné. Vous parle d’une ancienne collaboration avec Dahan (Mmh…). Vous dit que maintenant il est dans le graphisme, qu’il travaille à Paris et Toulouse. Il a l’accent du sud est, comme les deux raseurs qui vous ont accostés précédemment. Il n’arrête pas de parler. Vous dit qu’il veut « se faire des relations à Paris », que « le collectif c’est important », « que ce qui compte c’est la fraternité ». Il est insistant et veut lui aussi savoir ce que vous faites dans la vie... Son monologue est passionnant comme un discours de Jean-Pierre Raffarin traduit en tchèque, mais votre frère lui répond poliment qu’il trouve tout cela « intéressant ». Dit au petit brun, pour ne pas lui donner l’impression que vous le snobez, que lui il travaille dans la com’ et que vous vous écrivez pour la télé. Le type est-il défoncé ? Oui, et pas qu’à l’alcool visiblement. La force de l’anti-pédé est avec lui. Son ton devient agressif. Votre frère –excellent médiateur- reste pourtant diplomate et vous distant. Alors le « graphiste » s’éloigne, sa queue molle et basse.

Etape n°6 : très vite ce petit brun, le dernier mec qui vous a abordé, réapparaît et se jette sur vous sans prévenir : coup de boule, direct. Vous tombez à terre, le petit brun et le grand blond qui vous avait abordés dans le bar se jettent sur vous et vous balancent des coups de pieds : les casseurs de pédés sont vraiment virils et courageux. Votre frère plonge en hurlant pour vous tirer de là. Vous vous relevez, crachant le sang qui vous envahit les sinus et vous dirigez vers ces deux super héros pour vous expliquer avec eux sans être bloqué à terre. Mais vu votre état, votre frère vous retient. Le videur du Panic Room n’intervient pas. Très en colère, vous vous dégagez de l’étreinte fraternel de votre frère. Et vous courrez vers les deux super héros anti-pédés, en attrapez un, le collez au capot d’une voiture : une Golf rutilante garée en face du bar. Deux mecs sortent alors de la voiture, extrêmement mécontents qu’on viennent saloper leur capot… Mais ils comprennent que c’est vous qui avez été agressé - et pas le mec que vous avez réussi à coller sur leur carrosserie. Dans la confusion, le type que vous avez attrapé vous échappe des mains et les deux casseurs de « pédés » et de « parisiens » se tirent comme des lapins (désolé pour l’insulte aux lapins). Par un passage donnant sur la rue Amelot.

Etape n°7 : vous discutez avec le videur du bar, qui n’en revient pas. Il vous dit qu’il vous avait vus pendant la soirée, dedans et dehors ou vous discutiez avec le blond et le mec en veste blanche vintage : "Ca se passait bien, je pensais que vous étiez potes". Que de psychologie ! Vous vous dîtes qu’il est inutile d’appeler les flics, que les mecs sont partis, que le plus urgent est de vous faire soigner (vous pissez le sang par le nez, tenez à peine debout, le visage tuméfié). Pendant que l’équipe du Panic Room vous fait asseoir à l’intérieur, votre frère discute une seconde avec les propriétaires de la Golf. Ils n’ont pas vu où sont passés les agresseurs.

Gain de ce jeu soirée pour votre frère : dent ébréchée, courbatures, bonne bosse derrière la tête (les mecs lui ont balancé un coup de coude quand il est intervenu).

Gain pour vous : 2 yeux au beurre noir, 1 nez cassé (ben ouaih : vous avez deux yeux, mais un seul nez). Plus les phalanges de la main gauche brûlées car ils vous ont traîné sur le trottoir. Heureusement, aucune lésion interne. Mais 10 jours d’arrêt de travail et –à moins d’un coup de bol- une intervention chirurgicale prévue la semaine prochaine pour consolider votre nez (10 jours d’arrêt de travail en plus).

Gain pour votre femme, votre famille, vos amis : que de joie et de rigolade ! D’autant plus qu’après avoir passé la nuit aux urgences, vous passez la journée du lendemain au lit, complètement épuisé – ce qui fera que le SAMU reviendra vous chercher en urgence, suspectant des lésions cérébrales peut-être non détectées pendant la nuit.

Un grand bravo à ces trois touristes de l’homophobie et du parisianisme inversé. Devise de leur équipe : on n’est pas chez nous, on se comporte comme des porcs, on s’en fout, on prend le train demain. Et évidemment c’est le mec rasé en t-shirt Mickey orange (vous) qui doit se faire cogner. Et comme par hasard ils vous ont demandé plusieurs fois si votre frère était bien votre frère et pas votre mec.

On s’est bien amusé. Et quand on s’est bien amusé, on remercie.

Donc…

…Merci à l’équipe du Panic Room, dont le « physio » (énormes guillemets) laisse entrer de tels individus, se révélant ainsi incapable de repérer les semeurs de bordel. Mais bon, on est en économie libérale, bordel ! – ainsi qu’en bordel libéral, d’ailleurs. Donc s’ils la paient, les casseurs de pédés ont bien le droit de boire leur bière, non ?

…Merci de nouveau à l’équipe du Panic Room, dont le « videur » -qui d’ailleurs est aussi le physio : réduction de personnel malgré les bénéfs engrangés grâce aux consos des casseurs de pédés ?- n’est intervenu à aucun moment. Bizarre, non ? Vous, même avec une légère commotion, un nez cassé, les sinus pleins de sang, une main totalement éraflé et vos 65 kg mouillé, vous avez réussi à en attraper un.

…Et puis, un grand merci à la Police Nationale, qui à aucun moment ne s’est pointée. Même quand les pompiers sont venus pour vous emmener aux urgences.

Cette même Police Nationale qui, la semaine précédente, avait procédé sur vous à une fouille au corps et à un interrogatoire extrêmement vindicatif dans le métro. Juste parce que votre tête ne leur revenait pas. Vous humiliant devant tous les passagers. Employant des méthodes qu’un ami avocat vous a depuis décrites comme illégales.

Mais bon, restons fair-play…

…Quelque soit votre sexualité, vos origines, votre situation familiale, la couleur de vos amygdales ou le poids de votre couille gauche, il est indéniable que…

…Vous avez le crâne rasé, vous portez des blousons en cuir XS, des lunettes noires XL, vous aimez l’électro, vous avez lu Dustang, vous êtes une saloperie gay-friendly.

Et quelque part ça doit se voir. Quelque part vous l’avez bien cherché, non ?

Amis joueurs, vendredi soir approche, bonne « éclate » à vous tous.

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jeudi 7 mai 2009