LES MADELEINES
« A la recherche du temps perdu » « Du côté de chez Swann » de Marcel Proust (1913)
« Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause.
II m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. II est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. »
RECETTE : Pour le célèbre gastronome Grimod de La Reynière (1758-1837), la recette de la madeleine a sans conteste été inventée par Madeleine Paumier, ancienne cuisinière de Mme Perrotin du Barmond.
• 3 œufs • 150 g de sucre en poudre • 200 g de farine • 100 g de beurre • 1/2 sachet de levure • 1 cuillerée à café d’eau de fleur d’oranger • 1 pincée de sel
Préchauffer le four à 180°C (th. 6) Battre au fouet les œufs et le sucre « au ruban » (jusqu’à ce que le mélange blanchisse). Incorporer délicatement la farine, la levure, l’eau de fleur d’oranger, le sel et le beurre préalablement fondu. Bien mélanger. Beurrer des moules à madeleine, les remplir à moitié. Mettre au four 10 min environ. Démouler et laisser refroidir.
Retrouvez cette recette dans "Saveurs d’enfance", Editions du Garde-Temps.
LES ASPERGES
« A la recherche du temps perdu » « Du côté de chez Swann » de Marcel Proust (1913)
« Je m’arrêtais à voir sur la table, où la fille de cuisine venait de les écosser, les petits pois alignés et nombrés comme des billes vertes dans un jeu ; mais mon ravissement était devant les asperges, trempées d’outremer et de rose et dont l’épi, finement pignoché de mauve et d’azur, se dégrade insensiblement jusqu’au pied,—encore souillé pourtant du sol de leur plant,—par des irisations qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures qui s’étaient amusées à se métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d’aurore, en ces ébauches d’arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j’en avais mangé, elles jouaient, dans leurs farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un vase de parfum. »
Illustration : Asperges Extraits de" À la recherche du temps perdu", adaptation et dessin de Stéphane Heuet, d’après l’oeuvre de Marcel Proust © Delcourt 1998

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